Alain Bentejac, Président des Conseillers du Commerce extérieur de la France

Etre femme d’entreprise à l’international n’est pas facile, mais le réseau des CCEF montre, par l’évolution progressive de son vivier, que c’est un pari gagnant !

Après sa sortie de l’ENA, Alain Bentejac a mené une première carrière au service de l’internationalisation des entreprises, en administration centrale, en poste au Brésil et en cabinet ministériel, d’abord auprès de M. Dominique Strauss-Kahn (1991-1992) puis comme directeur de cabinet de M. Bruno Durieux (1992-1993). Passé dans le privé, à la Compagnie générale du bâtiment et de la construction (CBC) puis à la Compagnie générale d’immobilier et de services (CGIS-Entreprises), il est devenu président directeur général de Coteba en 1999, puis co-président d’Artelia, en 2010. Il a présidé Syntec ingénierie et la fédération Internationale des Ingénieurs Conseils ( FIDIC) . Il préside le comité du commerce extérieur du Medef, et  depuis 2014 le comité national des conseillers du commerce extérieur de la France.

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Qu’est-ce qui vous a poussé à passer l’ENA ? Aviez-vous une idée de votre trajectoire professionnelle ? Avez-vous bénéficié de conseils ?

Je n’avais aucun plan de carrière, et même ma candidature à l’ENA n’était absolument pas programmée. J’avais commencé mes études supérieures avec l’idée de devenir professeur d’histoire, et ce n’est qu’en cours d’études que j’ai évolué vers Sciences Po-Bordeaux, puis l’ENA. Toutes ces évolutions se sont faites de manière progressive, à mesure que je découvrais les diverses possibilités qui s’ouvraient à moi, et dont je n’avais aucune idée quand j’ai commencé mon parcours.

Je n’ai pas bénéficié de conseils particuliers, ni dans le cercle familial ni dans celui de mes relations, et je me suis orienté principalement en fonction de l’amélioration progressive de ma connaissance des formations et des carrières. J’aurais certainement apprécié que l’on me parle de la filière Sciences-Po/ENA plus tôt, mais j’ai fait mes études secondaires dans un petit lycée de province, où ces parcours étaient, à l’époque, inconnus ou considérés comme inaccessibles. Cela dit, je ne regrette pas d’avoir commencé mes études par la fac d’histoire, où j’ai acquis d’utiles bases méthodologiques et une solide culture générale.

Après un beau début de carrière dans la haute fonction publique, vous avez, avec succès, relevé le défi entrepreneurial, mais vous gardez un attachement à la sphère publique, puisque vous présidez, depuis 2014, le réseau des Conseillers du Commerce Extérieur de la France, qui fédère 4 000 conseillers dans le monde, hommes et femmes bénévoles nommés par le Premier ministre.

Comme observateur engagé, comment voyez-vous l’évolution de l’administration, et, plus généralement, celle du service public ?

J’ai passé douze années passionnantes dans l’administration, puis j’ai souhaité faire l’expérience du secteur privé, en pensant d’ailleurs à ce moment-là que ce serait  temporaire et que je reviendrais au bercail au bout de quelques années. Je ne suis jamais revenu, mais j’ai effectivement toujours essayé de garder un lien avec le secteur public, en particulier avec l’administration en charge du commerce extérieur, mon thème de prédilection depuis que je suis entré dans la vie active. En devenant Conseiller du Commerce Extérieur (CCE), j’ai pu rester en relation avec l’administration, et encore plus depuis que je préside le réseau des CCE, soit depuis 2014. Je suis principalement en contact avec le Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, le Ministère de l’Economie, des Finances et de la Relance, et le Ministère Délégué au Commerce Extérieur.

J’ai le sentiment que la qualité des responsables reste la même que celle que j’ai connue au début de ma carrière, avec des interlocuteurs compétents et réactifs, mais que l’administration a sans doute un peu perdu en prestige et en légitimité. Je suis également frappé par la stabilité de l’organisation et des cultures administratives. Même si les organigrammes ont évolué, les « grandes administrations », comme le Trésor ou le Quai, restent très sûres d’elles, puissantes, avec des « cultures d’entreprises » très fortes et qui ont peu changé.

La notion de service public garde toute sa pertinence, comme la crise actuelle le confirme avec éclat, et la haute fonction publique conserve, me semble-t-il, une forte attractivité, bien que certainement moins forte que par le passé.  Il faut surtout que le fonctionnement interne de l’administration s’améliore fortement, en réduisant les conflits internes qui sont malheureusement toujours bien là, et que les missions de l’Etat soient mieux définies.

A la tête des CCEF, quelles mesures avez-vous impulsées pour améliorer l’égalité entre les femmes et les hommes, et notamment pour élargir le vivier en vue des nominations ? Peut-on déjà en observer les effets ?

Notre réseau est composé de dirigeants d’entreprises qui ont une grande expérience de l’international. Dans ce milieu, les femmes sont malheureusement peu nombreuses et le « vivier » de candidatures féminines est assez réduit. Depuis une dizaine d’années, poussés par l’administration, mais également par nos propres convictions, nous mettons beaucoup l’accent sur la féminisation de notre réseau.

Nous avons même connu pendant quelques temps une politique de quotas, qui a été heureusement abandonnée, car elle n’avait pas beaucoup de sens dans une association composée exclusivement d’entrepreneurs bénévoles. Mais notre détermination à augmenter le pourcentage de femmes dans notre réseau, aujourd’hui de l’ordre de 20 %, est très forte.

Nous cherchons à diversifier notre recrutement, en concluant des partenariats avec diverses organisations de femmes chefs d’entreprise, en valorisant les bonnes pratiques en la matière au sein de notre réseau. Nous avons récemment mis en place un groupe de travail chargé de faire des propositions pour donner une impulsion décisive à ce processus de féminisation. Ce groupe est animé par Anne Pointet, qui est CCE et énarque.

Nous ne pourrions pas clore cet entretien sans évoquer la crise sanitaire mondiale : quelles évolutions voyez-vous déjà se dessiner dans l’internationalisation des entreprises françaises ?

La crise sanitaire a dans un premier temps frappé très durement les entreprises à vocation internationale. La fermeture de certaines frontières, les difficultés logistiques, les fortes contraintes en matière de déplacements internationaux sont autant d’obstacles au développement des échanges. Cet impact négatif est d’autant plus déplorable que notre commerce extérieur donnait depuis quelques temps quelques signes d’amélioration, notamment en 2019.

Mais dans ce domaine comme dans les autres, les entreprises n’ont pas d’autre choix que de s’adapter et de rebondir au plus vite. C’est ce que nombre d’entre elles font au jour le jour, en essayant d’inventer le « commerce de demain ». Les Conseillers du Commerce Extérieur jouent leur rôle dans ce mouvement en étant force de propositions, tant vis-à-vis des entreprises que des pouvoirs publics. De ce point de vue, nous sommes satisfaits de voir que le Plan de Relance annoncé en septembre dernier comporte un « volet export », comme nous le proposions.

Mais il faudra certainement aller plus loin, car la prolongation de la crise sanitaire que nous connaissons pose des défis considérables, mais je suis convaincu que nos entreprises sauront les relever.

Entretien avec Alain Bentejac réalisé en janvier 2021, par Marie-Christine Armaignac, pour la Commission Égalité Femmes-Hommes de l'AAEENA (association des anciens élèves de l’ENA).