Olivier Myard : ”J’étais vendeur institutionnel dans une banque et je suis devenu haut fonctionnaire”

  • Pouvez-vous vous présenter et présenter votre parcours avant votre entrée à l’ENA (origine familiale et géographique, valeurs, parcours professionnel, engagements divers…)?

Je suis né en Algérie, peu de temps avant l’indépendance, issu d’une famille de pionniers mais surtout de métropolitains arrivés plus tard, venant de France (Franche-Comté, Berry, Beaujolais, Lorraine), de Suisse et d’Espagne. Au retour, ma famille s’est installée à Paris.

Lors d’un premier parcours professionnel à dominante commerciale, très enrichissant mais souvent réduit à des activités franco-françaises (malgré une expatriation à Londres), dans les secteurs de l’assurance et de la banque, j’avais été informé du passionnant travail de la Dree (Business France aujourd’hui), appuyant les entreprises françaises dans leurs efforts d’exportation et d’implantation à l’étranger. Ce fut une révélation. Le 3ème concours de l’ENA a alors constitué une opportunité exceptionnelle, pour aligner destin et objectifs.

  • Pouvez-vous décrire la ou les expériences les plus enrichissantes de votre carrière de haut fonctionnaire ? Les moments clés de votre parcours ?

À la sortie de l’ENA, en 1999, j’ai choisi de servir outre-mer, en juridiction financière, à la CRC de la Réunion et Mayotte. Sur cette bien nommée ”Île intense”, j’ai été marqué par la très émouvante culture créole, qui a su surmonter un passé douloureux, s’attacher à la République, et faire vivre sa différence comme une valeur ajoutée.

En 2002, en mobilité, la Direction du Trésor (qui devait fusionner avec la Dree peu après), m’affectait comme conseiller financier à l’ambassade de France à Tunis. Dans ce cadre diplomatique, je mettais en place intelligence économique et accompagnement des banques et des compagnies d’assurance françaises désireuses de se développer en Tunisie.

Puis, en 2005, après qu’un nouveau poste en services économiques ait été envisagé, cette fois en Asie du Sud-Est, finalement je rejoignais Washington comme représentant du Trésor auprès de la BID (Banque interaméricaine de développement, Amérique latine et Caraïbes). Une aventure américaine commençait alors, poursuivie en 2008 à New York au siège des Nations unies (directeur de l’audit externe de l’ONU, ses Fonds et Programmes), puis en 2012 à Montréal au sein d’une agence spécialisée de l’ONU pour l’aviation civile internationale (directeur de l’audit interne, de l’évaluation et des investigations de l’OACI - ICAO), avant de revenir en 2017 à New York, auprès de l’Assemblée générale de l’ONU.

  • Que vous a apporté le fait de faire l’ENA ? En quoi avez-vous grandi ?

L’accès à une carrière unique. Depuis la Réunion, j’avais pu aussi participer à de nombreuses missions d’audit externe des Nations unies, en proche Afrique australe, mais aussi à New York, car la Cour des comptes détenait alors des mandats auprès du ”Programme alimentaire mondial (PAM)” et de ”l’ONU, ses Fonds et Programmes”.

À partir de 2005, à la BID, au-delà des pays de la région, presque tous visités en mission, j’ai découvert un autre univers, celui de la diplomatie multilatérale. Alors que mon objectif initial, en préparant l’ENA, était de rejoindre la diplomatie bilatérale économique et financière (illustré par ma mobilité), ce domaine - ”le multi” - se révèlera encore plus riche en

matière de problématiques, de contacts avec des collègues de toutes nationalités et d’opportunités dans le monde entier. Ce ne sera pas neutre pour la suite, car j’ai consacré à la diplomatie multilatérale la dernière partie de ma vie professionnelle.

  • En quoi le fait d’être devenu haut fonctionnaire après une première vie professionnelle, a-t-il constitué un atout dans votre contribution à la mise en œuvre d’une politique publique ? de réformes ? N’hésitez pas à donner un exemple. 

Magistrat financier à la Réunion et à Mayotte, contrôlant les dépenses relatives aux services offerts par les collectivités locales, je les ai analysées sous l’angle de la valeur ajoutée et du rapport coût-bénéfice pour les citoyens. À Tunis, mon expérience des secteurs bancaires et de l’assurance m’a permis d’être immédiatement opérationnel, et de parler le même langage que nos opérateurs. Même chose plus tard à Washington avec les entreprises françaises intéressées par les marchés publics de la BID.

Lors de ma dernière année à la Réunion, j’avais été associé par la Cour des comptes à une enquête nationale sur la politique de la ville, à l’occasion du contrôle du chef-lieu, Saint-Denis. J’avais mis en évidence que les dispositifs publics, conçus à l’époque pour la métropole, ne prenaient pas en compte les spécificités de l’Outre-mer, conduisant les opérateurs locaux à souvent tordre les procédures pour pouvoir utiliser des outils, et recevoir les subventions. J’avais alors recommandé qu’à l’avenir, les politiques de la ville considèrent lors de leur conception les problématiques propres aux outre-mer. Par la suite, l’Etat s’est doté des structures et instruments pour agir en ce sens.

  • Pourriez-vous partager une anecdote qui est particulièrement mémorable d’une situation professionnelle au cours de votre carrière ?

Les contrôles pour le PAM, en Zambie, dans des camps de réfugiés au bord de la révolte, resteront une expérience très marquante. Le PAM ne survenait à ses besoins que grâce à des dons (en financements ou en denrées alimentaires). À l’arrivée des auditeurs, le bureau de Lusaka avait des stocks de nourriture très bas et avait dû réduire de 50% ses contributions aux réfugiés, sachant que les dotations habituelles étaient déjà de 50% inférieures aux besoins alimentaires normaux (afin de ”forcer” les réfugiés à travailler: exercice d’un métier utile dans le camp, cultures et élevage sur le lopin de terre attribué à l’arrivée). Mais l’annonce des réductions de dotations menaçait de provoquer des émeutes, au moment d’effectuer nos contrôles. Je pourrais aussi citer les visites des favelas de Rio de Janeiro, en cours de réhabilitation financée par la BID, sous la menace de tirs d’armes automatiques.

  • Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui, après une première expérience dans le privé, souhaite s’engager au service de la puissance publique ?

Se poser deux questions. ”D’abord, en quoi mon expérience dans le privé peut se révéler pertinente pour le service public?” - ”Ensuite, en quoi ma motivation profonde de vouloir devenir haut fonctionnaire est avant tout guidée par la volonté de me mettre au service de la collectivité, et non pas de chercher une position supposée confortable à l’abri de la concurrence?” Cela nécessite de pouvoir rencontrer plusieurs hauts fonctionnaires pour ”réfléchir à deux”. En l’absence de réseau propre, l’accès - très facile - à l’Association du troisième concours de l’ENA (ENA3C) peut avantageusement y suppléer.

  • Enfin, en quelques mots, les causes qui vous tiennent à cœur :

Pour le 3ème concours, je conserve trois combats. 1. Pour l’année de préparation, suite à la réussite au PENA, pour ceux qui n’auraient pas accès au FONGECIF (ce fut ma chance, me permettant de conserver mes revenus du privé, déjà confortables, mais je ne me résous toujours pas à cette discrimination à l’égard de mes camarades), la fixation de la bourse à un niveau plus honorable pour des salariés ayant déjà au moins huit années d’expérience. 2. Pour les candidats admissibles mais non admis, une équivalence en termes de diplôme d’administration publique, et idéalement une place assurée en IRA. 3. À la sortie, à l’image de ce qui se fait déjà à l’ENM (École nationale de la magistrature), une liste de postes dédiés aux élèves du 3ème concours, mariant intelligemment leurs profils et des besoins spécifiques que pourrait avoir l’Administration.

  • Enfin, en quelques mots...
  • Une lecture inspirante : ”Alias Caracalla” (Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin)
  • Une citation qui vous inspire : ”Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront” (René Char)
  • Le meilleur conseil qu’on vous ait donné : ”Never give in” (citant Winston Churchill)

 

Bolivie 2007: accueil à La Paz par un établissement de microcrédit financé par la BID, spécialement dédié aux femmes entrepreneurs

Chine 2015: Grande Muraille, après l’audit du bureau régional Asie Pacifique de l’OACI à Bangkok, et avant celui du sous-bureau de Pékin

Portrait d’Olivier Myard réalisé pour le compte de l’association ENA3C