Nina Prunier: ”J’étais lobbyiste européenne et je suis devenue haute fonctionnaire”

  • Pouvez-vous vous présenter et présenter votre parcours avant votre entrée à l’ENA (origine familiale et géographique, valeurs, parcours professionnel, engagements divers…)

J’ai grandi à Montauban dans le Sud Ouest de la France, une ville à taille humaine avec une vraie mixité sociale, notamment dans les établissements publics où j’ai réalisé ma scolarité. J’ai toujours entendu parler de politique dans ma famille, et même si je n’envisageais pas du tout de devenir fonctionnaire un jour, le sens du service public et du bien commun a toujours été quelque chose qui m’a guidée, attirée. Après un bac scientifique je suis partie un an en classe préparatoire BL à Toulouse, puis j’ai réussi le concours de Sciences Po Bordeaux. J’ai ensuite choisi de me spécialiser dans les affaires européennes, et lors de mon stage de fin d’études j’ai découvert les questions de santé. Je suis donc devenue ”lobbyiste européenne”, ce qui pour moi n’est pas du tout péjoratif, dans le domaine de la santé, pour des entreprises privées, des associations, puis pour l’Établissement français du sang, l’établissement public en charge du don du sang et de la transfusion en France.

  • Pouvez-vous décrire la ou les expériences les plus enrichissantes de votre carrière de haut fonctionnaire ? Les moments clés de votre parcours ?

 Ma carrière de haute fonctionnaire est encore très récente, car je ne suis dans mon poste de sortie d’ENA que depuis 6 mois. Pendant la scolarité, je citerais mon stage à la préfecture de Guyane, un département français d’Amérique très attachant même si les problématiques sociales et géographiques y sont très compliquées. J’ai été très étroitement associée à une réorganisation des services de l’État spécifique à la Guyane, visant à adapter les modes de fonctionnement de l’État aux besoins des habitants. J’ai bénéficié d’une très grande confiance de la part de l’équipe préfectorale et des directeurs des services déconcentrés, dans un contexte où les services de terrain ”avaient la main” sur leur organisation, ce qui est malheureusement trop rarement le cas.

  • Que vous a apporté le fait de faire l’ENA ? EN quoi avez-vous grandi ?

Avant de faire l’ENA j’exerçais dans le milieu de la santé, un contexte professionnel où l’expertise joue un très grand rôle pour asseoir une légitimité. J’étais devenue donc devenue experte de mon sujet, mais j’avais du mal à me projeter dans d’autres fonctions ou domaines.

J’étais donc franchement dubitative quant à l’approche des stages à l’ENA, on dirait que l’école fait exprès de vous envoyer le plus loin possible de vos acquis pour vous déstabiliser. Et en même temps cela m’a permis de réaliser que les compétences que j’avais acquises avant d’entrer à l’ENA me permettaient d’aborder des sujets et des fonctions auxquelles je n’aurais jamais pensé. J’en ai même tiré partie pour mon stage en entreprise au Marché de Rungis, un contexte professionnel très surprenant pour une future haute fonctionnaire.

  • En quoi le fait d’être devenu haut fonctionnaire après une première vie professionnelle, a-t-il constitué un atout dans votre contribution à la mise en œuvre d’une politique publique ? de réformes ? N’hésitez pas à donner un exemple. 

A la sortie de l’ENA, je suis devenue adjointe cheffe de bureau à la Direction générale du travail. Même si je n’avais aucune prétention d’expertise en droit du travail, le fait d’avoir exercé huit ans en tant que salariée, dans un contexte de droit privé, m’a donné une expérience de la vie concrète du droit du travail que j’essaie de toujours garder en tête pour concevoir des dispositions réalistes, qui ne seront pas des ”usines à gaz”. Et plus généralement, je réalise que je m’appuie souvent sur mon expérience précédente comme inspiration, ou pour ne pas reproduire les mêmes erreurs.

  • Pourriez-vous partager une anecdote qui est particulièrement mémorable d’une situation professionnelle au cours de votre carrière ?

Un jour, l’Établissement français du sang a été confronté à un problème grave de matériel, qu’il fallait résoudre de manière très urgente, sinon il y avait un risque de devoir arrêter tous les dons de sang à brève échéance. J’avais noué au fil du temps des relations très étroites avec nos homologues anglais du NHSBT, qui rencontraient le même problème mais avaient déjà identifié une solution de rechange. Nous avons décidé des les appeler à l’aide, pour qu’ils nous dépannent d’un peu de stock de matériel, le temps que notre fournisseur en France puisse nous approvisionner. En cinq minutes j’avais une réponse du PDG du NHSBT, ”pas de problème, on vous envoie ça”. C’est dans ces moments qu’on réalise la valeur d’un réseau patiemment tissé et entretenu au fil du temps.

  • Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui, après une première expérience dans le privé, souhaite s’engager au service de la puissance publique ?

Y aller ! 

  • Enfin, en quelques mots...
  • Les causes qui vous tiennent à cœur : l’égalité femmes-hommes
  • Une lecture inspirante : l’œuvre d’Alain Damasio
  • Une citation qui vous inspire : ”Il vaut mieux se taire et passer pour un con plutôt que parler et ne laisser passer aucun doute sur le sujet” (Pierre Desproges)
  • Le meilleur conseil qu’on vous ait donné : Ne pas s’excuser tout le temps

"Déplacement dans l’intérieur guyanais en avion de transport de troupes"

 

Entretien avec Nina Prunier réalisé par Olivier Myard, pour l'association ENA3C