Juliette Méadel: ”J’étais avocate et je suis devenue haut fonctionnaire”

  • Pouvez-vous vous présenter et présenter votre parcours avant votre entrée à l’ENA (origine familiale et géographique, valeurs, parcours professionnel, engagements divers…)

J’ai grandi à Paris. Ma mère, professeur de lettres, s’est beaucoup investie dans le secteur social et en particulier dans la formation continue et mon père, haut-fonctionnaire, m’a transmis le sens de l’Etat et la nécessité de défendre l’intérêt général, avant tout. J’ai néanmoins commencé ma vie professionnelle comme avocate au barreau de Paris, où j’ai travaillé dans le domaine du droit des affaires et du droit boursier. Soucieuse de trouver un sens et une règle à l’exubérance irrationnelle de la finance, j’ai réalisé, tout en travaillant, une thèse de droit sur ”les marchés financiers et l’ordre public”. Une fois cette dernière soutenue et publiée, j’ai compris que je souhaitais m’engager à temps plein dans la fonction publique, pour pouvoir contribuer au bon fonctionnement du service public.

  • Pouvez-vous décrire la ou les expériences les plus enrichissantes de votre carrière de haut fonctionnaire ? Les moments clés de votre parcours ?

J’ai beaucoup appris tant à la Direction générale du trésor, où j’ai passé mes premières années après l’Ena au poste de représentation de la France au FMI, qu’à la Cour des comptes, où j’ai effectué ma mobilité avant d’y être intégrée comme conseillère référendaire. Ces deux expériences m’ont donné une bonne vision du fonctionnement de l’Etat et mieux fait comprendre les difficultés structurelles qu’il doit être capable de surmonter dans un monde en perpétuelle mutation. S’agissant des politiques publiques auxquelles je me suis consacrée dans mes fonctions - les aspects budgétaires et macro-économiques d’une part, les questions de finances sociales et de santé d’autre part -, j’ai beaucoup appris et développé des compétences d’analyse stratégique qui m’ont été précieuses.

  • Que vous a apporté le fait de faire l’ENA ? EN quoi avez-vous grandi ?

J’ai appris deux choses lors de ma scolarité à l’ENA. D’abord, lors de mon stage en Préfecture, dans le Val d’Oise, qui fut très instructif et passionnant, j’ai senti et vécu ce que représentait l’État, concrètement, dans les territoires. Outre les problèmes de sécurité intérieure, les difficultés sociales et, à l’époque, la campagne de vaccination que nous avions mise en œuvre pour lutter contre le H1N1, j’ai vu que, contrairement aux idées reçues, l’État est capable d’agir vite et bien pour protéger nos concitoyens, ce qui est une force et une fierté pour notre pays. Ensuite, dans le cadre des travaux de groupe que j’ai eu à conduire avec mes camarades de promotion, j’ai compris l’importance du management, des ressources humaines et de la capacité à animer avec souplesse un collectif hétérogène pour conduire et mener à bien des projets complexes.

  • En quoi le fait d’être devenu haut fonctionnaire après une première vie professionnelle, a-t-il constitué un atout dans votre contribution à la mise en œuvre d’une politique publique ? de réformes ? N’hésitez pas à donner un exemple. 

En février 2016, je suis entrée au gouvernement en tant que secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’aide aux victimes d’attentats, d’accidents collectifs, de catastrophes naturelles et infractions pénales. Il fallait tout construire parce que cette politique publique n’existait pas encore, et ne disposait pas d’une véritable administration en propre. J’ai donc fixé l’objectif de créer un service public de l’aide aux victimes. Je me suis appuyée tant sur les compétences acquises dans ma vie d’avocate, que sur celles développées notamment à l’ENA. A la fin du quinquennat, j’avais créé une administration véritablement interministérielle, installée à Matignon, à côté du SGAE (affaires européennes) et du SGDSN (défense et sécurité intérieure) : le Secrétariat général à l’aide aux victimes. Pour faire travailler ensemble plusieurs administrations issues de six ministères différents (la justice, l’intérieur, la santé, les affaires étrangères, de l’économie et des finances et des transports), je me suis appuyée sur mon expérience passée de haut-fonctionnaire. Cette double compétence m’a permis de gagner des arbitrages qui furent essentiels pour mieux protéger, indemniser, soigner et défendre les victimes.

  • Pourriez-vous partager une anecdote qui est particulièrement mémorable d’une situation professionnelle au cours de votre carrière ?

Lors de mon mandat ministériel, j’ai vécu des épisodes mémorables et traumatiques, l’un d’eux m’a particulièrement marquée. Ce fut lors de l’attentat du 14 juillet 2016, à Nice. Je craignais la dispersion des moyens, quand il fallait absolument que la coordination des services de l’État, mais aussi de la mairie, fut parfaite pour prendre soin des centaines de victimes. J’ai déménagé une partie de mon cabinet ministériel sur les lieux et nous avons pu, en peu de temps, ouvrir un lieu d’accueil unique pour permettre aux victimes d’être prises en charge, soutenues sur le plan psychologique, informées, indemnisées, accompagnées et orientées. Cela ne fut possible qu’avec tous les agents de l’Etat des six ministères concernés, mais également des bénévoles qui leur étaient souvent proches, qui ont tous répondu à l’appel et sont venus. L’entraide et la solidarité furent sans faille. Lorsqu’il est bien piloté et que les services sont bien coordonnés, l’État français sait être efficace, humain, solidaire et agile.

  • Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui, après une première expérience dans le privé, souhaite s’engager au service de la puissance publique ?

A ceux qui entendent donner une autre perspective à leur vie professionnelle et lui donner un sens lié à l’intérêt général, je conseille vivement de s’engager au service de l’Etat et plus généralement de la puissance publique.

  • Enfin, en quelques mots…
  • Les causes qui vous tiennent à cœur : la protection de l’enfance et de la jeunesse. L’égalité d’accès à la santé. La protection des libertés. La justice. La sécurité intérieure.
  • Une lecture inspirante : ”Etat d’exception” (Giorgio Agamben)
  • Une citation qui vous inspire : ”Il faut savoir ce que l’on veut. Quand on le sait il faut avoir le courage de le dire ; quand on le dit, il faut avoir le courage de le faire”  (Clémenceau)
  • Le meilleur conseil qu’on vous ait donné : ”Les conseilleurs ne sont pas les payeurs”.

Entretien avec Juliette Méadel réalisé par Olivier Myard, pour l'association ENA3C.