Hélène Furnon-Petrescu : ”J’étais conseil en organisation et je suis devenue haut fonctionnaire”

  • Pouvez-vous vous présenter et présenter votre parcours avant votre entrée à l’ENA (origine familiale et géographique, valeurs, parcours professionnel, engagements divers…)

Mon histoire personnelle ne ferait pas la une des journaux. Elle comporte sa part de bonheur (l’amour dont j’ai été entourée, et c’est, nous dit Cyrulnik, le plus important), les valeurs très positives que j’ai reçues, et sa part d’ombre… Aujourd’hui mon point de rattachement et de respiration est en Normandie (ex Basse- Normandie). Très jeune, je me suis sentie concernée par ce qui se passe dans notre société, dans le monde. J’ai intégré l’ENA à 40 ans par le troisième concours, après une année de préparation dans laquelle je me suis totalement investie. Cela marcherait ou pas ; je n’avais pas l’intention de tenter deux fois. J’avais 4 enfants jeunes dont un petit dernier de 2 ans et quelque. Pourquoi l’ENA ? Petit retour en arrière sur les années 90 : grands débats sur le rôle de l’Etat, sur le libéralisme, le néo-management, etc. en fait, c’est un vrai tournant, mais on ne le sait pas encore. Toujours est-il que j’ai envie d’aller voir de plus près, de l’intérieur de l’Etat, et de servir l’intérêt général. Et puis c’est un challenge : j’ai sans doute eu envie de me prouver que je parviendrais à le faire ! L’ENA est alors auréolée d’un grand prestige, faut-il le rappeler aujourd’hui ? 

  • Pouvez-vous décrire la ou les expériences les plus enrichissantes de votre carrière de haut fonctionnaire ? Les moments clés de votre parcours ?

J’ai envie de dire que j’ai eu de la chance mais en réalité il est probable que cette période nous a offert cela, à une majorité de hauts fonctionnaires. J’ai pu conduire beaucoup de réformes importantes dans les politiques publiques dont j’ai eu la charge. Qu’on en juge : en transformant substantiellement le dispositif national d’accueil des demandeurs d’asile et réfugiés dans un cadre très interministériel, en expérimentant des innovations sociales et développant l’économie sociale et solidaire avec la Ville de Paris, en accompagnant les transformations apportées par la RGPP puis la MAP au Secrétariat général des ministères chargés des affaires sociales, en organisant au ministère du travail le transfert d’un petit établissement public de recherche sous tutelle DARES vers le CNAM, en coordonnant la mise en œuvre d’une évolution massive de la politique d’égalité entre les femmes et les hommes, égalité devenue grande cause du quinquennat depuis 2017.  Tout cela forme des moments clés et je veux insister sur l’environnement et la hiérarchie qui m’ont fait confiance lors de toutes ces étapes. En tant que manager aussi, je m’estime redevable de l’ouverture qu’il faut absolument favoriser et encourager auprès des équipes.

  • Que vous a apporté le fait de faire l’ENA ? EN quoi avez-vous grandi ?

L’ENA c’est à la fois du dur et du soft. Le dur c’est ce que l’on acquiert en termes de connaissances dans des matières variées, et de science administrative. Il est assez curieux que certains pourfendeurs de l’école laissent croire que ce corpus de connaissances ne serait pas nécessaire pour aller conduire des politiques publiques. Dangereux d’ailleurs : si la construction d’un Etat est longue, la perte du bien commun peut toujours être rapide. Du soft: c’est l’environnement, les codes, les cadres… Toute organisation a sa culture, son histoire, ses fondamentaux. L’ENA donne des clés. J’avais peur d’être très décalée, en tant que femme de 40 ans, maman, et avec mon pragmatisme assumé ; cela n’a pas été le cas, enfin pas plus que de normal. J’ai découvert plein de personnalités incroyables. Et des relations fabuleuses avec des élèves étrangers si épris de notre pays ! Evidemment, je me suis investie dans la délégation des élèves. L’ENA c’est l’occasion d’avoir un regard large et totalement circulaire sur tous les grands enjeux de l’action de l’Etat et on le met encore à profit quinze ans après...

  • En quoi le fait d’être devenu haut fonctionnaire après une première vie professionnelle, a-t-il constitué un atout dans votre contribution à la mise en œuvre d’une politique publique ? de réformes ? N’hésitez pas à donner un exemple. 

Mon histoire d’avant, c’est un peu comme le village dont parle Miss Marple dans les livres d’Agatha Christie. Tout a été transposable de ma vie professionnelle d’avant, que ce soit mon expérience de conseil à la création d’entreprises, ma participation à des projets et partenariats nouveaux ou aux réflexions sur l’impact du numérique pour la Chambre de commerce et d’Industrie de Paris, que ce soit mes incursions précédentes dans des domaines variés et ce que j’y ai appris d’essentiel en termes de relations humaines et de respect des autres.  En fait, j’avais le mode projet déjà chevillé au corps. Quand on arrive dans la fonction publique par le troisième concours, on apporte une expérience, une personnalité ; si je voulais prendre la sculpture comme référence, je dirais que la matière est déjà travaillée. 

  • Pourriez-vous partager une anecdote qui est particulièrement mémorable d’une situation professionnelle au cours de votre carrière ?

Une anecdote pour faire sourire plutôt. Pour un entretien en vue d’une prise de poste, j’arrive au lieu convenu, on me dit de m’assoir dans le bureau et que la personne que je dois voir me rejoint. Je regarde les lieux, évalue que la place du visiteur doit être là, je m’assieds et lorsque la personne arrive, elle me fait gentiment remarquer que j’ai pris sa place…  Bon, l’entretien s’est bien passé…

  • Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui, après une première expérience dans le privé, souhaite s’engager au service de la puissance publique ?

Je lui dirais d’y aller, et qu’il peut apporter beaucoup. A condition aussi de savoir être modeste et vouloir apprendre. Je lui dirais que son engagement ne doit pas cibler la gloire : il arrive bien souvent que nous soyons dans les soutes. Mais que l’envie de servir l’intérêt général est un puissant moteur.

Mon conseil serait aussi de veiller à se préserver un peu de vie personnelle et sociale…  On est vite totalement aspiré.

  • Enfin, en quelques mots…
  • Les causes qui vous tiennent à cœur : l’égalité entre les femmes et les hommes bien sûr, le développement d’une société qui donne sa chance à tous avec un modèle diversifié de réussites, la laïcité qui est le gage de la liberté de chacun.
  • Une lecture inspirante : ”Eloge du carburateur” (Matthew B. Crawford)

Tout a été transposable de ma vie professionnelle d’avant l’ENA, mon expérience de conseil à la création d’entreprises, ma participation à des projets et partenariats nouveaux ou aux réflexions sur l’impact du numérique pour la CCI de Paris.

Entretien avec Hélène Furnon-Petrescu réalisé par Olivier Myard, pour l'association ENA3C