Alexandre Pointier : ”J’étais trader et je suis devenu haut fonctionnaire”

  • Pouvez-vous vous présenter et présenter votre parcours avant votre entrée à l’ENA (origine familiale et géographique, valeurs, parcours professionnel, engagements divers…) ?

Ignorant tout du monde de l’administration et de la fonction publique, je suis arrivé en école d’ingénieur, puis dans le secteur de la finance, par les mathématiques, au tout début des années 2000. La crise financière de 2008, alors que j’étais responsable monde des marchés de crédits structurés chez Barclays Capital, a mis en lumière le besoin de régulation du secteur et j’ai décidé de changer de vie professionnelle. J’ai alors passé deux ans à Sciences-po, pour mieux appréhender les métiers de la sphère publique, avant de décider de passer le concours de l’ENA. Après la scolarité, j’ai eu la chance de rejoindre l’inspection générale des finances, où j’ai pu faire de l’audit et du conseil au Gouvernement sur des sujets extrêmement variés – mais toujours avec une composante économique ou financière -, avant de rejoindre l’Agence française de développement.

  • Pouvez-vous décrire la ou les expériences les plus enrichissantes de votre carrière de haut fonctionnaire ? Les moments clés de votre parcours ?

Le premier moment clé a été mon expérience à la représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne, pendant la scolarité à l’ENA. La qualité des équipes et le sentiment d’utilité lors des négociations sur l’Union bancaire ont fini de me convaincre que j’avais fait le bon choix.

Par la suite, la richesse des sujets traités à l’inspection générale des finances m’a ouvert à une large palette de politiques publiques – fiscalité, soutien aux entreprises, logement social, aide au développement, etc. -  sur lesquelles je m’imagine pouvoir de nouveau travailler dans les années et décennies à venir.

  • Que vous a apporté le fait de faire l’ENA ? En quoi avez-vous grandi ?

Après avoir été essentiellement nourri aux news Bloomberg pendant dix ans, la préparation au concours a été, en soi, un vrai bol d’air. La diversité des matières au concours - droit, économie, sociologie, culture générale – et la qualité de mes co-préparationnaires m’ont énormément apporté.Initialement sceptique quant à l’intérêt de suivre une formation en deuxième partie de carrière, j’ai réalisé a posteriori que je n’aurais pas été aussi utile dans mes différentes missions de fonctionnaire sans les outils et la culture administrative que j’ai acquis à l’ENA. La scolarité peut toujours être améliorée, a fortiori pour les troisième concours, mais on ne s’improvise pas administrateur civil, sous-préfet ou rédacteur au Quai d’Orsay.

  • En quoi le fait d’être devenu haut fonctionnaire après une première vie professionnelle, a-t-il constitué un atout dans votre contribution à la mise en œuvre d’une politique publique ? de réformes ? N’hésitez pas à donner un exemple.

Mon expérience en management d’équipes multiculturelles et dispersées géographiquement, d’une part, et mon expertise technique dans le domaine financier, d’autre part, m’ont été utiles dans toutes mes missions.

  • Pourriez-vous partager une anecdote qui est particulièrement mémorable d’une situation professionnelle au cours de votre carrière ?

Aucune qui puisse être rendue publique… 

  • Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui, après une première expérience dans le privé, souhaite s’engager au service de la puissance publique ?

Prenez le temps de la réflexion. Ne le faites que si vous vous projetez sur le long terme dans la sphère publique (vous perdrez possiblement en séniorité en début de deuxième carrière) et que vous disposez de facteurs de motivation interne forts (personne ne vous attend ; vous devrez vous faire votre propre parcours). S’il s’agit en effet d’un engagement sincère, le concours de l’ENA, par les choix de carrières qu’il offre à court et moyen terme, est une très bonne option, même si l’État doit encore faire des efforts pour mieux valoriser l’expérience de ses agents.

  • Enfin, en quelques mots…
  • Les causes qui vous tiennent à cœur : les inégalités intergénérationnelles, la fiscalité internationale, l’équilibre des relations Nord Sud
  • Une lecture inspirante : les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski
  • Une citation qui vous inspire : ”La politique et la philosophie, aujourd’hui comme à l’époque des fondations grecques, ont un trait commun puissant. Toutes deux, chacune à sa manière, constituent des arts de se soucier du monde en tant que tout” 

"On peut être trader dans une grande banque internationale, passer le troisième concours de l’ENA, devenir haut fonctionnaire, et se retrouver sur le terrain, en Afrique, pour mettre en œuvre la politique française d’aide au développement."

"L’ENA apporte une vraie formation en deuxième partie de carrière, donnant outils et culture administrative incontournables ; on ne s’improvise pas administrateur civil, sous-préfet ou rédacteur au Quai d’Orsay."

Entretien avec Alexandre Pointier réalisé par Olivier Myard, pour l'association ENA3C