Alexandre Aïdara : ”Je pilotais des projets numériques dans le privé et je suis devenu haut fonctionnaire”

  • Pouvez-vous vous présenter et présenter votre parcours avant votre entrée à l’ENA (origine familiale et géographique, valeurs, parcours professionnel, engagements divers…) ?

Je suis né au Sénégal en 1968 d’une famille très liée à la France. Notamment, mon arrière grand-mère était Linguère (reine du Walo, royaume situé au Nord du Sénégal) et a négocié des traités de paix avec la puissance coloniale à Saint-Louis, ancienne capitale de l’Afrique occidentale française. C’est tout naturellement que j’ai poursuivi mes études supérieures en France, en mathématiques, à Strasbourg puis comme élève-ingénieur à l’École Centrale Paris. Après 10 ans d’expérience dans le privé, essentiellement sur des missions de gestion de projets numériques, j’ai découvert le 3ème concours à un moment où j’avais une aspiration forte à servir l’intérêt général. Il s’agissait également pour moi de m’ouvrir à d’autres connaissances (droit, économie, finances publiques, etc.) et de relever le défi, après une première carrière, de passer un concours réputé impossible à réussir. Rejoindre l’État, par cette voie, était pour moi, en soi, une forme d’accomplissement pour l’enfant d’immigré que j’étais, devenu français.

  • Pouvez-vous décrire la ou les expériences les plus enrichissantes de votre carrière de haut fonctionnaire ? Les moments clés de votre parcours ?

Je retiens trois expériences très marquantes. La première c’est la « formation » à la direction du budget, mon administration de sortie après l’ENA. Direction exigeante mais où on « apprend l’État » à travers le financement des politiques publiques. J’ai ensuite eu la chance d’effectuer ma mobilité au Conseil d’État, à la 8ème section du contentieux et comme membre de la Section des finances. J’y ai (enfin !) appris le droit administratif mais également la rigueur rédactionnelle, dans une « maison » où on côtoie des sommités à la fois brillantes et bienveillantes. J’ai pu ensuite goûter à l’expérience unique de rejoindre les cabinets ministériels. D’abord à l’enseignement supérieur où j’ai relancé les Opérations Campus mais également mis sur les rails le projet fun-mooc.org qui est désormais un vrai succès. J’ai prolongé cette expérience par une seconde expérience en cabinet comme conseiller budget, immobilier et modernisation de Mme Taubira, avec des moments de joie – pose de la première pierre du Tribunal de Paris par exemple – et aussi des moments terribles, où on est porté par le caractère tragique de l’histoire : les attentats contre Charlie et contre le Bataclan.

  • Que vous a apporté le fait de faire l’ENA ? En quoi avez-vous grandi ?

L’ENA apporte une immense ouverture sur le monde à travers le stage en préfecture, à travers le stage Europe à la Commission. De plus, j’ai pour ma part pris à la lettre, même si ce n’est jamais facile dans nos administrations cloisonnées, le fait qu’un administrateur civil doit pouvoir naviguer entre différents ministères, s’adapter rapidement et diversifier son expérience.

L’ENA nous fait grandir lorsque l’on se rend compte que c’est une belle école… qu’il faut réformer. Mais sans doute ce sont les énarques qui doivent porter ce projet d’adaptation au 21ème siècle, de même qu’il est urgent de réformer de fond en comble l’État et les services publics. 

  • En quoi le fait d’être devenu haut fonctionnaire après une première vie professionnelle, a-t-il constitué un atout dans votre contribution à la mise en œuvre d’une politique publique ? de réformes ? N’hésitez pas à donner un exemple.

Un exemple précis : la mise en œuvre du projet fun-mooc. En 2013, conseiller de la ministre de l’enseignement supérieur, je lui ai proposé de faire en sorte que la France rattrape son retard en matière d’enseignement en ligne massif (”massive open online course”) : les États-Unis avaient lancé coursera.org et d’autres plateformes qui permettent à des millions d’étudiants et de citoyens dans le monde d’accéder à la connaissance. Centralien, spécialiste du numérique, j’ai pu porter ce projet en réunissant des entreprises numériques, des organismes tels que l’INRIA, des écoles et universités prêtes à produire les contenus pour lancer et alimenter la plateforme. Tout cela en 9 mois, en mode projet, avec peu de financements. C’est clairement ma formation d’ingénieur centralien et mon expérience chez Accenture qui m’ont permis de réussir ce projet récompensé par le premier prix de la performance publique en 2013.

  • Pourriez-vous partager une anecdote qui est particulièrement mémorable d’une situation professionnelle au cours de votre carrière ?

En stage préfecture en Seine-et-Marne, Laura Bush – femme de Georges W. Bush, est venue discrètement visiter un château. On se préparait à la recevoir à Vaux-Le-Vicomte mais elle s’était rendue discrètement au château de la Grande-Blénau à Courpalay. Et pour cause : le Général de La Fayette y vécut de 1802 jusqu’à sa mort en 1834. La maire n’y croyait pas et s’était exclamée: « La femme de Bush ici ? Je n’y crois pas une seconde. C’est pour le journal télé de Groland ? »

  • Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui, après une première expérience dans le privé, souhaite s’engager au service de la puissance publique ?

De bien s’informer sur les savoirs à maîtriser avant de se lancer dans le concours. D’être prêt à aller chercher au fond de soi la motivation et la force pour réussir. De bien avoir en tête une idée de ce que l’on veut faire au sein de l’État : finances, diplomatie, organes de contrôle, etc.

  • Enfin, en quelques mots… les causes qui vous tiennent à cœur :

1° Il faut que l’ENA mais également toutes les grandes écoles s’ouvrent à la société et ne soient pas des lieux de reproduction sociale, et cela ne contredit absolument pas le caractère méritocratique du concours et l’exigence d’excellence mais ce travail d’ouverture se fait en amont dans le système scolaire avant que le tri ne soit définitif ;       

2° Nous devons collectivement nous pencher sur notre État et sur la sphère publique en général : il faut réformer profondément nos services publics, décloisonner, numériser, casser les hiérarchies rigides et les chasses gardées, ouvrir les ministères, dont les cultures administratives sont encore trop fermées, accomplir l’égalité femmes/hommes, accueillir la diversité, mettre en place une gestion RH performante des cadres de l’État  ;

3° Faire en sorte que les hauts fonctionnaires soient totalement investis auprès des citoyens en les accompagnant dans les grands enjeux comme le combat climatique ; être haut fonctionnaire, avoir cette chance, oblige. Soit on s’engage, soit on s’expose à une nouvelle « trahison des clercs ».

  • Une lecture inspirante : en ce moment, il faut lire ”L’Anomalie” de Le Tellier, captivant, notamment si on aime les sciences, et ”Une terre promise” d’Obama, le livre politique le plus important de l’année ;                                                                                                                 
  • Une citation qui vous inspire : "Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire" (Einstein) ;                                                  
  • Le meilleur conseil qu’on vous ait donné : trace ton propre chemin à chaque instant pour ne jamais rien regretter (mon père).

Entretien avec Alexandre Aïdara réalisé par Olivier Myard, pour l'association ENA3C